Seul à seul avec le silence

Pavlo Zahrebelnyï, écrivain ukrainien, Kiev, 2000, article introductif pour le livre les Rêves incolores (les poèmes traduits en ukrainien)

La poésie est une chose dangereuse. Comme une bombe en plastique. Rappelons-nous les mots de l’écrivain russe B. Pasternak: «Des lignes de poésie ont du sang. Elles tuent. Elles monteront à la gorge et tueront». Combien de poètes ont souffert même pas une défaite, mais l’effondrement complet, après avoir osé prendre la parole non pas avec un ou plusieurs poèmes, mais tout d’un coup avec le livre entier. Les Français disent: «Les mots se fanent après être imprimés». Il est probable qu’Ivan Franko connaissait cette vérité car il appela son meilleur livre de poèmes-chansons Feuillage flétri (Ziv’yale lystia en ukrainien).

L’originalité, ou dirais-je, l’unicité de la poésie d’Alexandre Korotko est dans sa matérialité à peine perceptible. C’est comme de la soie non tissée. Des lignes non écrites. Des mots non-dits. Les mots résident seulement dans les pensées. Le poète a donc pensé, et cela vous a été transmis comme une allusion, une révélation, de la magie. Les vers ne sont pas à lire à haute voix, mais à résorber avec le regard, et c’est à ce moment-là qu’ils vous pénètrent, comme l’essence intemporelle, comme la promesse et l’espérance, car la création du monde va seulement arriver. D’où la grande nostalgie de tout ce qui ne s’est pas encore passé, ce qui n’a pas été mentionné (surtout dans le poème Je suis un mystère). Ces vers aident à vivre non pas dans la petitesse et l’agitation de la vie quotidienne, mais dans cette immense solitude où nous restons des humains dans le sens le plus élevé du mot. Pas le braillement moqueur des missiles, pas le fracas des bottes des soldats au défilé national, pas le bourdonnement fastidieux des dirigeants politiques dans leurs tribunes de l’État, mais le silence béni des iconostases, des synagogues et de la solitude humaine. Le silence est versé dans ces vers comme une boisson divine.

«Et par ton silence, les mots germeront dans ma conscience».

Les soi-disant modernistes croient qu’une fois on enlève toutes les marques de ponctuation du texte, on est déjà moderniste. En fait, il faut enlever non pas les points et les virgules, mais les obstacles entre le poète et le lecteur, entre la série visuelle et la compréhension invisible de l’essentiel, entre la matière primitive de l’écrit, du représenté, marqué traditionnellement, et les émanations les plus subtiles de la raison. C’est à propos de ceci qu’Alexandre Korotko a dit: «la religion de la parole apparaît».

En effet, c’est ainsi: la religion de la parole. Aujourd’hui, nous avons besoin d’une poésie qui survivrait même quand toutes les bibliothèques du monde seront brûlées, d’une poésie qui serait conservée dans ce dépôt le plus fiable – la mémoire humaine, le cœur humain.

Laissons au poète même d’en parler dans la Symphonie, un des ses poèmes, à mon avis, programmatiques:

Combien y a-t-il entre nous, ceux qui vivent inutilement, qui lisent dans les visages

les incantations des siècles par cœur, qui entendent la fureur alarmante

du vent, sujette seulement aux forêts moroses

qui flottent au-dessus de l’abîme sur les ailes des nuages

aussi apathiques que la vie. Celui dont le nom n’est qu’un air

d’une berceuse de la patrie insensée, ce baume amer,

ce post-scriptum posthume qui guérit l’âme de la soif

des événements, un rêve éternel éparpillé dans les coins

par des icônes des souvenirs, où les anges servent la terre

sur le parvis de l’éternité, où la parole est sans prix, où chaque

salut résonne dans les cœurs chantants.

 

  1. Zahrebelnyï, le 31 octobre 2000

    P.S.
    Boris Pasternak. Quand les janissaires idéologiques de Khrouchtchev le critiquaient pour son roman Le Docteur Jivago, il a écrit dans une de ses lettres: «L’art n’est pas la vaillance, mais honte et le péché, presque pardonnables dans leur belle innocence, et il peut être restauré dans sa dignité et justifié seulement par l’immensité de ce qui est parfois acheté avec cette honte». C’est cette «immensité» que j’ai vue dans les poèmes d’Alexandre Korotko.
encore